La force a changé de camp

Avez-vous remarqué ? C’est devenu un mantra presque comique des chaînes d’information et des stations de radio. Aucun intervenant, même le plus hostile à la grève, ne peut plus omettre de reconnaître que les revendications de la jeunesse et du mouvement social sont « légitimes ». C’est un passage obligé. Ce n’était pas gagné il y a à peine un mois.

La vie chère, les salaires, les fins de mois difficiles, le nombre de professeurs, les salles de classe… Tout le monde égrène les sujets en convenant doctement qu’ils sont importants. Et pour cause : 88 % des Français approuvent ces exigences, selon un sondage Elabe. Avec 1,6 million de personnes dans les rues ce jeudi 5 novembre, elles sont en effet devenues matériellement incontournables. C’est bien ce qui gêne dorénavant la droite et l’extrême droite, dont même les électorats se retrouvent massivement dans les slogans lus dans les cortèges.

Cette soudaine marque de considération sonne faux, après des années de criminalisation et de répression de syndicalistes et de manifestants éborgnés, amputés, arrêtés, traités comme moins que des chiens. Comme s’il suffisait aujourd’hui de dire aux exploités et à leurs enfants : nous admettons que vos vies comptent. Mais le mouvement social ne rentrera pas à la maison muni de cette simple assurance.

Quand le mouvement est la masse

Il n’a que faire d’une validation par Emmanuel Macron et sa bande ; il attend les réponses qu’on lui refuse en termes de moyens pour les services publics, pour le niveau de vie. Ce jeu de Tartuffe dure depuis des semaines. Il était déjà à l’œuvre dans la détestable culpabilisation du mouvement social avec l’affirmation, fausse, que les regrettables violences et destructions du 17 octobre seraient la cause de l’effacement médiatique et politique des demandes des manifestants, alors que c’est exactement l’inverse.

Qu’on arrête de se payer notre tête. Même quand les défilés sont calmes, la Macronie réagit toujours par le mépris et la matraque. Si la répression faiblit et que les revendications s’imposent aujourd’hui, c’est parce que le mouvement gagne en puissance, et qu’il est la masse. Il est plus difficile de disperser un million de personnes qu’un millier. La force a changé de camp.

Sébastien Crepel

Co-directeur de la rédaction du journal L’Humanité