“ Relis, relis. Des choses que tu n’as pas comprises hier, tu seras tout étonné de les comprendre aujourd’hui ” (J. Renard)

Je me souviens d’un temps si lointain maintenant, c’était hier, j’étais minot rue du Château Paillot. Fils d’un cheminot pointant au dépôt tout proche, où seul son château d’eau alimentait des locos à vapeur en partance pour des destinations mystérieuses.
Point de palais au long des voies ordinaires dans ce quartier populaire abritant des familles besogneuses au bas salaire et souvent nombreuses. Peu de voitures, les trottoirs encore bordés de marronniers, refuges des hannetons à qui on arrachait benoîtement les ailes dans notre sadisme infantile.
Les rues étaient le domaine des marmots comme des ados, y jouant jusqu’à point d’heure. Et de se retrouver le lendemain sur la route de l’école Voltaire, un endroit solidaire où on apprenait le respect avant même d’écrire et de compter. Dans la cour, chacune et chacun profitait de la récré pour participer à des jeux débonnaires sans prétention. Derrière les hauts murs, résonnaient les cris d’autres gamins, ceux du Lycée et de sa chapelle, lieux d’éducation de la haute bourgeoisie par le bas clergé.
Nous étions peu sensibles au clivage social de cette école de castes et nos rires cristallins de prolos juvéniles valaient bien les pater noster serviles de nos voisins nantis. Point de lutte des classes, à eux le tennis ou l’équitation, à nous le foot et les luges en carton. On ne refaisait pas tous les quatre-matins un monde limité à notre petit coin de ville.
Avec nos boutons d’acné et premiers poils au menton, vint mai 68 pour nous sortir de cette insouciante indifférence au questionnement sociétal en pleine ébullition. Là j’ai découvert une foule bigarrée agitant oriflammes et banderoles de tous horizons.
Qu’ils étaient beaux ces cortèges de l’espoir en l’avenir, des manifs où des escogriffes et leurs nanas, chantres de la contestation syndicale, tous plus agités les uns que les autres, braillaient des slogans sous les ors des Halles ! Parmi eux, des voisins que nos parents nous conseillaient d’éviter, de vaillants va-nu-pieds de la rue Lamartine, rejetons dévoyés d’une famille diligente subsistant au bord des rails du chemin de fer. J’ignorais alors que la vie allait me donner des frangins de cœur, ce que seule ma mère avait fait avec bonheur jusque-là.
Plus tard, ces inconscients allaient même m’autoriser à commettre malaisément quelques désuets billets dans ce journal que tu lis aujourd’hui. Oui Camarade ! dans ce sulfureux canard marquant la 500ème des parutions hebdomadaires enfantées en souffrance par de laborieux mais pertinents rédacteurs, obstinés à témoigner de leurs absolues convictions ! 500 numéros que ces impénitents, refusant les ukases de l’ordre établi, ont diffusé sans faiblir aux passants et sur la toile pour récuser le délabrement de notre société.
Alors mon ami, relis ce qui a déjà été écrit et réfléchis, mais surtout, comme eux, ne baisse jamais les bras !
Bernard Blum – 13 octobre 2023
