Grande pauvreté : ce que les données des Restos du Cœur dévoilent

Que sait-on réellement des parcours des personnes confrontées à la précarité ? Une étude scientifique apporte des éclairages inédits sur la grande pauvreté.

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Publié le 5 octobre 2026

Que sait-on réellement des parcours des personnes confrontées à la grande pauvreté ? Quels sont les facteurs qui favorisent le basculement dans la précarité et ceux qui permettent d’en sortir ? Une étude scientifique d’une ampleur inédite, réalisée à partir de millions de données des Restos du Coeur, apporte de nouveaux éléments de réponse.

L’extrême pauvreté reste à ce jour difficile à mesurer par les chercheurs, notamment faute de données suffisamment précises sur les populations les plus précaires. Pour la première fois, une étude scientifique intitulée « L’extrême pauvreté dans les pays riches : Analyse empirique sur données françaises » s’appuie sur une base de données issue des Restos pour analyser en temps réel les trajectoires de millions de personnes confrontées à la précarité alimentaire et résidentielle.

Sur la période 2018-2025, 5,5 millions d’identifiants uniques et plus de 16 millions d’observations ont ainsi été analysés par cinq chercheurs en économie basés en Europe et aux États-Unis.

Parmi les principaux enseignements de cette étude : environ une personne sur dix pourrait avoir recours à l’aide alimentaire au cours des dix prochaines années. Ces révélations donnent une profondeur nouvelle à une réalité que les Restos observent chaque jour sur le terrain.

Une explosion de la précarité résidentielle, les enfants en première ligne

Au-delà de la précarité alimentaire, l’étude met en lumière l’ampleur de la précarité résidentielle en France. Celle-ci recouvre le sans-abrisme au sens strict, mais aussi les autres formes de logement inadéquat.

Depuis 2018, le nombre de personnes en situation de précarité résidentielle a augmenté de 62 %. Pour les personnes en situation de grande pauvreté, les loyers et les frais liés au logement représentent de loin les dépenses les plus importantes, qu’elles soient locataires ou qu’elles aient recours à des solutions d’hébergement temporaires payantes.

Autre fait marquant : l’inflation est responsable de plus de la moitié de la hausse spectaculaire du sans-abrisme depuis 2018.

La précarité résidentielle touche également de plein fouet les plus jeunes. Les enfants âgés de 0 à 9 ans représentent aujourd’hui près de 25 % des personnes en situation de précarité résidentielle (contre 10 % dans l’ensemble de la population). La grande majorité d’entre eux sont issus de familles monoparentales avec des mères seules.

En permettant d’observer les trajectoires depuis 2018, l’étude donne à comprendre plus finement les mécanismes de basculement dans la grande pauvreté, les facteurs qui favorisent la persistance ou, au contraire, la sortie de ces situations, ainsi que l’impact des chocs économiques et des politiques publiques.

Chômage, loyers, logement social : les politiques publiques peuvent agir concrètement

Ainsi, des politiques publiques agissant sur la stabilité des prix, le marché du travail ou encore l’offre de logements sont en mesure d’aider à prévenir les basculements dans la grande pauvreté, mais n’ont que peu d’effet pour aider à en sortir les personnes qui y sont déjà tombées.

Le marché du travail joue notamment un rôle déterminant. Une hausse de 10 % du taux de chômage entraîne, toutes choses égales par ailleurs, une augmentation d’environ 10 % du nombre de personnes sans-abri ou en situation de précarité résidentielle, et de 13 % pour la précarité alimentaire.

Le niveau des loyers a lui aussi un effet important. Une hausse de 10 % des prix des loyers entraîne une augmentation de 5 % à 18 % de la précarité résidentielle et de 9 % de la précarité alimentaire.

Enfin, une hausse de 10 % du stock de logements sociaux par habitant dans une localité donnée réduit la précarité résidentielle d’environ 2,5 %, et le sans-abrisme de plus de 8 %.

L’étude en chiffres

5,5M de personnes en situation de grande précarité suivies entre 2018 et 2025.

10% de la population environ risque d’avoir recours à l’aide alimentaire au cours des 10 prochaines années.

25% des personnes en situation de précarité résidentielle ont entre 0 et 9 ans.

18 mois c’est la durée moyenne d’un passage aux Restos.

Prévenir la grande pauvreté avant qu’elle ne s’installe

En observant les trajectoires des personnes dans le temps, l’étude permet de mieux comprendre les mécanismes de basculement, de persistance ou de sortie de la grande pauvreté.

Un enseignement majeur se dégage : les politiques publiques ont davantage d’effet pour prévenir l’entrée dans la grande pauvreté que pour aider les personnes qui y sont déjà tombées à en sortir.

Pour ces dernières, les caractéristiques individuelles sont déterminantes, notamment l’âge, le niveau de revenu et la durée depuis laquelle ils sont dans la précarité.

La durée moyenne d’un passage aux Restos est ainsi de 18 mois. La majorité sort au bout d’un an, mais 14% restent plus de 3 ans.​ Les précarités alimentaire et résidentielle sont donc des phénomènes transitoires.

Mais plus une personne reste longtemps dans la grande pauvreté, plus la sortie devient difficile.

Cette étude démontre que plus une personne est accueillie aux Restos depuis longtemps, plus il lui sera difficile de s’en sortir. L’aide que nous apportons se veut la plus ciblée et individualisée possible, mais la prévention reste le levier le plus puissant, et les politiques publiques ont leur rôle à jouer.

Yves Mérillon, membre du bureau national des Restos du Coeur.

Mis en lumière, ces trajectoires et leurs déterminants questionnent notre capacité collective à prévenir et à combattre durablement la grande pauvreté en France.