Alice Seeley Harris : montrer les horreurs de la colonisation belge au Congo

Le journal L’Humanité publie une série consacrée aux « Pionnières du photojournalisme ».
L’article de Marie Toulgoat, du 3 août ( en accès libre) nous parle d’ Alice Seeley Harris, missionnaire protestante britannique installée au « Congo belge » avec son mari en 1898. Elle y remplit les fonctions d’institutrice auprès des enfants , mais elle développe surtout une activité de photographe.
Témoin des exactions commises sur les ramasseurs de caoutchouc par les agents et les soldats du roi Léopold III de Belgique, la missionnaire; munie d’un petit appareil Kodak, va documenter les meurtres et les mutilations. L’ampleur du scandale ébranlera la monarchie.


Assis sur la plus haute marche de l’escalier qui mène au porche de la petite mission, un homme regarde le sol, prostré. Derrière lui, le visage sombre, deux hommes se détachent du paysage luxuriant, les yeux rivés vers leur ami et l’étrange paquetage que ce dernier vient de déballer d’une feuille de plantain. Posés devant lui, un petit pied et une petite main mutilée, arrachés au corps sans vie de sa fille de 5 ans, Boali.
Nous sommes en 1904 et Nsala de Wala vient de perdre sa famille, tuée par les gardes de l’Abir (Anglo-Belgian India Rubber Company) dans l’État indépendant du Congo. Mû par son chagrin et la volonté que la tragédie ne tombe pas dans l’oubli, il a apporté les preuves de ce massacre à Alice Seeley Harris. Face au drame qui se joue devant elle, la Britannique saisit son appareil photo et immortalise la sinistre scène. Elle fera de cette photographie sa meilleure alliée pour dénoncer les exactions subies par les habitants de cette colonie.
Une récolte effrénée de caoutchouc
Au début du XXe siècle, cet immense territoire africain est en effet la propriété privée personnelle du roi belge Léopold II. Si le monarque en fait son terrain de chasse gardée, il n’a pas manqué de profiter des nombreuses ressources naturelles de la région pour son profit personnel. En plus de l’ivoire, la vaste contrée regorge d’hévéas, ces « arbres qui pleurent ». De leurs larmes, récoltées en saignant le tronc de ce bois tropical, est produit le caoutchouc, dont la jeune industrie automobile européenne est alors très friande.
Dans le district de Nsongo, Nsala de Wala fait partie des très nombreux congolais exploités pour la récolte de ce latex couru des usines du Vieux Continent. Mais les appétits de l’Abir – dont Léopold II est propriétaire – ont quasiment fait disparaître la ressource à force de saignées trop fréquentes. La pénurie convient toutefois fort peu aux employés de la société d’exploitation, payés en commission sur la quantité de caoutchouc récoltée. Ces derniers utilisent donc la force contre les Congolais, avec l’aide de l’armée, pour espérer augmenter les récoltes. Les cueilleurs qui n’atteignent pas les quotas et leurs familles sont ainsi battus, incarcérés, transférés dans des camps de travail, pris en otage… et même assassinés.
C’est alors que foisonnent ces violences que la jeune missionnaire Alice Seeley Harris s’installe, en 1898, dans la colonie avec son mari. La missionnaire protestante se voue à une activité d’institutrice, mais les atrocités de la colonisation la rattrapent. Religieuse et humaniste, elle profite de chacun de ses retours en Grande-Bretagne pour alerter sur les mutilations dont sont victimes les populations locales. « Les choses qu’on racontait en Angleterre semblaient si incroyables qu’on m’a demandé de jurer, alors j’ai juré pour les persuader que je disais la vérité absolue. C’était trop atroce à croire pour tout le monde », raconte-t-elle peu avant sa mort en 1970.
Sortir l’Europe du déni
Au début du XXe siècle, de tels événements semblent ainsi difficiles à appréhender pour les populations européennes, persuadées des bienfaits de la colonisation pour les populations envahies. Désemparée que ses alertes restent lettre morte, Alice Seeley Harris se dote alors d’un petit Kodak Brownie, dont les photographies, espère-t-elle, sortiront brutalement les Européens du déni.
Forte de ces preuves irréfutables projetées au cours de plus de 200 conférences grâce une « lanterne magique », ancêtre des projecteurs, la jeune photographe parvient enfin à faire appréhender la brutalité des pratiques de Léopold II au Congo. Sur grand écran, comme au cinéma, sont projetés le terrible portrait de Nsala de Wala, mais aussi celui d’Ibongi, jeune fille à la main coupée, ceux de Bompenju et Lofiko, tenant devant l’objectif les membres mutilés de leurs proches, et bien d’autres encore.
Les clichés de la missionnaire et l’horrible réalité dont ils témoignent sont repris en masse par les journaux et les éditeurs, Arthur Conan Doyle allant jusqu’à y consacrer un ouvrage entier en 1909. Malgré ses simagrées cherchant à faire croire que toutes ces preuves n’étaient que propagandes et tromperies, le roi des Belges ne parvient pas à sauver les apparences face à la lanceuse d’alerte et à l’ampleur du scandale. En 1908, le gouvernement belge vote l’annexion de l’État indépendant du Congo, qui devient le Congo belge, privant le monarque de son terrain de jeu personnel. Il meurt un an plus tard, son convoi funéraire hué à travers les rues de Bruxelles.
Marie Toulgoat
( journal l’Humanité )
