Les retraités dans la rue

Aujourd’hui, c’est au tour des retraités de sortir dans la rue. S’ils sont des milliers à battre le pavé, c’est pour refuser le vol pur et simple que représente la non-revalorisation de leur pension. Nul doute que durant leur manifestation, ils vont voir les poubelles qui s’entassent devant les lycées bloqués par une jeunesse dont on liquide l’avenir. La convergence saute aux yeux entre le retraité qu’on essore et l’étudiant qu’on sacrifie. Les deux subissent exactement les mêmes choix : un pouvoir qui fait les poches du plus grand nombre pour sanctuariser la fortune d’une infime minorité. 

Mais comble du cynisme le gouvernement tente de les opposer en expliquant que l’argent pris dans les poches des retraités doit financer le budget de l’Éducation nationale. Ou comment dévoyer le concept de solidarité intergénérationnelle pour opposer les victimes entre elles. 

Mais pas question de parler de justice sociale et fiscale. Au contraire, même les quelque 60 milliards d’euros de coupes imposés par le gouvernement dans son projet de budget ne suffisent pas pour les ayatollahs de la rigueur et de l’austérité. Les troupes d’Édouard Philippe viennent de rendre public leur propre manifeste de casse sociale : « la baisse de 2,5 % des crédits de l’État, l’extension à deux jours du délai de carence pour les arrêts maladie dans le secteur public, le gel des dépenses d’action sociale, une baisse de 3 % par an des dépenses des caisses de Sécurité sociale… Ce n’est pas par l’augmentation des recettes qu’il faut baisser le déficit, mais par la baisse des dépenses ». En clair, ce qu’ils veulent, c’est : débrancher l’hôpital, asphyxier l’école, rayer la solidarité. 

Bruno Retailleau s’inscrit dans cette même surenchère avec un plan de liquidation délirant prévoyant 197 milliards d’euros de coupes d’ici 2032. Son obsession passe par la destruction de 400 000 postes de fonctionnaires partant à la retraite, pendant que les salariés du privé encaisseront l’instauration de jours de carence « d’ordre public », interdits de remboursement par les mutuelles. Sans oublier la fin de la retraite par répartition au profit de la capitalisation et le recul de plusieurs années de l’âge de départ. 

Le beurre et l’argent du beurre pour les assurances privées et autres fonds de pension capitalistes. Tomber malade ou vieillir deviendront un délit financier. 

L’argent coule pourtant à flots. 1 228 milliards d’euros : c’est la fortune cumulée des 500 plus riches du pays cette année. L’État organise lui-même ce gavage. La commission d’enquête sénatoriale du rapporteur Fabien Gay a documenté le déversement de 211 milliards d’euros d’aides publiques sur les entreprises pour la seule année 2023. Et sous sa pression, Bercy a dû avouer 166 milliards pour 2024. Des chèques en blanc, tirés sur nos impôts, sans la moindre contrepartie sociale ni contrainte écologique. 

Le pacte Dutreil, cette niche fiscale sur-mesure permettant de se transmettre des empires industriels en esquivant l’impôt, coûte 5,5 milliards d’euros par an selon la Cour des comptes. La droite exige son maintien aveugle. À tous ces chiffres, on pourrait ajouter le montant de l’évasion fiscale estimé de 80 à 100 milliards d’euros par an. Finalement, la dette n’est pas si insurmontable. 

Le Rassemblement national, toujours prompt à bruyamment délirer sur le « coût » des étrangers reste, en bon valet du système, coi sur cette curée. Mais leurs actes parlent pour eux. Marine Le Pen et ses lieutenants ont joint leurs suffrages à la macronie et aux Républicains pour verrouiller le coffre-fort : rejet du rétablissement de l’ISF, refus de la taxation des superprofits, torpillage de la hausse du SMIC sur les marges patronales. 

Le vernis populiste craque et laisse apparaître de simples fondés de pouvoir, empressés de rassurer les rentiers. Et ce sont ceux qui veulent toucher à cette montagne de pognon qui sont accusés « d’irresponsabilité ». On nous vend une fatalité comptable. C’est une immense mystification politique. 

Stéphane Sahuc 
Rédacteur en chef de l’Humanité