La Carte Blanche d’Adèle Haenel

« Tu as pris une décision, cette fois-ci tu vas parler. La table de famille où tu t’assoies est un plongeoir. Il faudra courir et sauter dans un mot, le reste de la phrase suivra, comme une chute irrémédiable. La peur accélère ton cœur, mais là, dehors, tu t’étais juré de ne pas reculer. Pour toi et toutes les autres qui parlent dans ta voix.

Alors le mot tombe : il m’a violée. Sujet, verbe, COD. La phrase, aiguisée, courte et pointue fend l’espace. Le tremblement de ton corps, le tremblement de ta voix contamine l’air et tous les corps autour. Le monde vibre sous l’impact.

Il faut parler de l’acte de parole, de la peur de dire lorsque les mots prononcés sont des coups de hache qui révèlent que de leur absence permanente suinte à chaque instant l’acceptation par tous de l’inacceptable. Des mots qui mettent au jour cette couche du réel que tout le monde connaît, mais qui ne doit pas être dite, qui doit masquer sa propre absence pour devenir une absence d’absence, un rien de rien.

Moi aussi j’ai pris une décision : je vais parler. La densification de l’angoisse ne ment pas. Ce fauteuil où je m’assois est un plongeoir. Le premier mot sera un saut dans le silence télévisuel qui englue le pays. Ce brouhaha médiatique qui masque sans répit l’absence omniprésente de certaines paroles. Pareillement, la phrase est courte. Et pareillement j’ai peur.

Mais puisque je suis ici, il faut parler pour redire ce qu’il y a dans ce silence, afin que tout le monde l’entende : l’État d’Israël commet un génocide en Palestine et la France est complice. N’acceptez pas l’inacceptable, alors sanctionnez Israël et libérez la Palestine. »

transcription du texte de la « carte blanche » d’Adèle Haenel lue lors de l’émission « La Grande Librairie » le 9 septembre sur France 5