Œufs, insultes, pétards contre les écolos : le procès du président de la Coordination rurale vire à l’intimidation
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L’atmosphère était tendue au procès de Bertrand Venteau, président de la Coordination rurale, jugé le 3 septembre pour avoir appelé à « faire la peau » aux « écolos », des propos qu’il « assume ». Une amende de 30 000 euros avec sursis a été requise, et le délibéré sera rendu le 15 octobre.
Auch (Gers), reportage
« Enculé ! », « Salope ! », « Cas sociaux ! » Sous un déluge d’œufs, d’insultes et de pétards, le procès du président national de la Coordination rurale (CR) s’est ouvert jeudi 3 septembre au tribunal correctionnel d’Auch, dans le Gers.
Bertrand Venteau était jugé pour provocation publique et directe à commettre un crime, après avoir affirmé, le 19 novembre, lors de son élection à la tête du syndicat agricole : « Les écolos, la décroissance veulent nous crever, nous devons leur faire la peau. »
Les sympathisants de la Coordination rurale ont pris les mots de leur président à la lettre, le 3 septembre à Auch, où ils attendaient de pied ferme les membres de France Nature Environnement (FNE), à l’origine de la plainte qui avait conduit Bertrand Venteau à s’expliquer devant les juges.
Plusieurs centaines d’agriculteurs du syndicat, réputé proche de l’extrême droite, s’étaient réunis dès 10 heures devant le tribunal d’Auch. Ils attendaient impatiemment de croiser la route des parties civiles et de leurs soutiens, eux aussi rassemblés à quelques mètres de là.

Parmi eux figuraient notamment France Nature Environnement, Générations futures, également partie civile dans ce dossier, mais aussi Les Amis de la Terre, certains députés écologistes et un autre syndicat agricole, la Confédération paysanne.
« La CR instrumentalise un duel entre écolos et paysans, mais c’est totalement idiot, explique Sylvie Colas, porte-parole de la Confédération paysanne du Gers et éleveuse et maraîchère bio. On partage les mêmes craintes, sur la chute de la biodiversité ou le réchauffement climatique. Cela impacte directement notre travail. » Derrière elle, une grande banderole proclame : « Écolos, paysans, même combat. »

Des propos qu’il « assume » et « ne reniera jamais »
Un peu avant 13 h 30, alors que certains responsables locaux de la CR haranguent la foule dont fait partie Serge Bousquet-Cassagne, autre figure radicale de la CR dans le Lot-et-Garonne, les plaignants et leurs soutiens s’avancent vers le tribunal pour le début de l’audience.
Une pluie de pétards, d’œufs pourris et d’insultes s’abat alors sur les T-shirts jaunes de la Confédération paysanne, les écharpes tricolores de certains élus, comme Benoît Biteau, député écologiste de Charente-Maritime, et même sur les robes de certains avocats. Une rangée de CRS est déployée pour contenir les sympathisants de la CR, qui tentent d’aller au contact des parties civiles.
Le début de l’audience se déroule ainsi dans une agitation palpable, rapidement dénoncée par le président de la cour, Philippe Rigault. Celui-ci rappelle notamment que « personne ne doit se présenter dans un tribunal sous les huées et dans ces conditions. Cette scène n’est pas digne d’un combat syndical », dit-il en regardant Bertrand Venteau.

Durant les deux heures de débats, il est principalement question du cadre dans lequel les propos de M. Venteau ont été prononcés. S’il affirme, avec son avocate, qu’ils ont été tenus dans un cadre privé, ce qui exclurait ainsi le délit, les parties civiles et le procureur de la République soutiennent au contraire que la présence de journalistes extérieurs à la Coordination rurale rendait ces propos publics. « D’autant plus que vous avez rapidement confirmé ces propos dans la presse. Cela accrédite la volonté de les rendre publics », souligne le président de la cour. Pour le représentant du parquet, Claude Derens, il s’agit même d’« une opération de communication » orchestrée par la Coordination rurale.
Durant l’audience, Bertrand Venteau, qui entretient des accointances avec l’extrême droite, ne revient pas sur des propos « qu’il assume et qu’il ne reniera jamais, puisque cela a le mérite d’avoir ouvert un débat », mais assure qu’ils ne visent pas directement « à faire la peau » aux écolos mais plutôt à « combattre politiquement cette idéologie, sur les terrains des idées ». Son avocate, Maître Andrieu-Filliol, affirme également que ces propos n’ont eu aucune conséquence sur le terrain et qu’aucune violence physique n’a été commise contre des militants écologistes.
« On a peur »
C’est précisément ce point que dénoncent les parties civiles. Entachée d’un œuf qu’elle avait reçu quelques minutes auparavant, Nadine Lauverjat, déléguée générale de l’association Générations futures, souligne que c’est la première fois qu’elle « ne se sent aussi peu en sécurité dans un tribunal ». Une trace d’œuf sur son T-shirt bleu marine, elle insiste : « On se sent physiquement menacés et cela dure depuis plusieurs années. Notre travail, nos équipes, nos bénévoles sont menacés », dit-elle devant les juges.
Même constat pour Anne Roques, juriste chez FNE, qui assure que l’association est ciblée depuis de longues années. « Aujourd’hui, il n’y a pas davantage de parties civiles au procès parce qu’on a peur. Ces provocations à commettre des violences ont des conséquences directes pour nous. On observe une accélération des actes d’intimidation depuis les propos de M. Venteau, comme cela avait été le cas le 10 décembre dernier, lorsqu’une tête de sanglier avait été déposée devant l’une des associations, en Charente-Maritime. »

« Un discours de haine »
Les parties civiles ne demandent pas de dommages et intérêts, mais la publication du jugement sur les réseaux sociaux de la Coordination rurale ainsi que dans la presse agricole, pour « montrer qu’on ne peut pas dépasser certaines limites », selon Anne Roques.
Dans ses réquisitions, le procureur Claude Derens rappelle fermement que les intimidations, comme celles qui se déroulent devant le tribunal, « ne seront jamais le moteur de la justice ». « Ce qu’on entend dehors, on n’en a rien à faire, c’est ce que vous dites à l’intérieur du prétoire qui nous intéresse », dit-il en s’adressant au président de la Coordination rurale.

Pour le parquet, « cette parole est sans discussion possible un discours de haine ». Elle a été prononcée dans un cadre public puisqu’elle ne s’adressait « pas seulement à une communauté d’intérêts ».
Le magistrat du ministère public, prenant en compte l’absence d’antécédents judiciaires de l’accusé, requiert ainsi une amende de 30 000 euros avec sursis contre Bertrand Venteau. La cour a fixé le délibéré au 15 octobre.
« Je vous invite à sortir devant 300 agriculteurs ! »
À la sortie de l’audience, la tension ne retombe pas. Les agriculteurs de la Coordination rurale attendent les parties civiles pour un deuxième round, des seaux remplis d’œufs à la main. « Je vous invite à sortir devant 300 agriculteurs ! » crie au micro, en guise de menace, Lionel Candelon, président de la chambre d’agriculture du Gers et membre de la Coordination rurale.
Christine Arrighi, députée écologiste de Haute-Garonne, tente de nouer un dialogue, mais elle est rapidement prise à partie avec son attaché et reçoit un œuf sur la tête. « S’il n’y a pas de dialogue, on ne trouvera jamais de solution. C’est l’illustration de ce que peuvent provoquer comme violences les discours des cadres de la Coordination rurale », dit la députée, un œuf collé dans les cheveux et sur son chemisier.
Les autres associations, dont France Nature Environnement et Générations futures, ainsi que les militants de la Confédération paysanne, sont quant à eux pourchassés à leur sortie du tribunal sur plusieurs centaines de mètres, malgré la présence policière. Là encore, les œufs et les insultes fusent.

