Éclipse solaire : l’État avait prédit la pénurie de lunettes, sans s’en préoccuper

Éclipse solaire : l'État avait prédit la pénurie de lunettes, sans s'en préoccuper

À quelques heures de l’éclipse solaire, qui se tient le 12 août, il est difficile de se procurer des lunettes adaptées. Celles-ci n’ont pas été distribuées massivement, alors qu’il s’agit d’un enjeu de santé publique, tant les risques pour les yeux sont réels et graves.

Sur un grand tableau blanc, Guillaume, opticien dans la région de Valence (Drôme), s’amuse à comptabiliser le nombre d’appels téléphoniques lui réclamant des lunettes de protection pour observer l’éclipse solaire. À midi, le 11 août, il avait recensé 200 demandes en à peine trois heures. Ses collègues et lui ont fini par bloquer la ligne téléphonique du magasin à 14 h 30, las de répéter qu’ils étaient en rupture de stock.

Ces lunettes, vendues entre 1 et 5 euros dans le commerce, sont pourtant indispensables pour admirer en toute sécurité l’éclipse solaire partielle qui se déroulera en France le 12 août, entre 19 h 20 et 21 h 20. La Lune masquera en partie le Soleil à 99,5 % à Biarritz (Pyrénées-Atlantiques) ; 95,8 % à Nantes (Loire-Atlantique) ; 94,1 % à Grenoble (Isère) ou encore 92,2 % à Paris. Mais partout en France, la recherche de montures adaptées vire à la quête impossible.

« Tout le monde s’est jeté dessus à la dernière minute »

« Dans notre magasin, on avait anticipé en prévoyant un stock de plus de 1 000 lunettes, détaille Guillaume. Mais je sais que certains collègues d’autres boutiques en avaient seulement prévu une centaine. » Or la demande des clients a explosé la semaine précédant l’éclipse. « Les gens ont commencé à venir vendredi [7 août], quand les médias ont commencé à en parler davantage, constate l’opticien. Tout le monde s’est jeté dessus à la dernière minute, sauf que ce n’est pas possible de se réapprovisionner en trois jours. »

La presse locale décrit des pénuries dans de nombreuses villes, ce qui génère parfois des tensions, comme à Royan (Charente-Maritime), où une pharmacienne citée par le journal Sud-Ouest raconte avoir « dû appeler la police car plusieurs clients se sont battus pour des lunettes ».

Des distributions massives en 1999

En août 1999, lors de la dernière éclipse solaire visible en France, si des bousculades avaient aussi eu lieu, la situation était radicalement différente. L’État avait distribué gratuitement des millions de lunettes à la population — notamment aux enfants — tout comme des millions de tracts d’information. Un train, baptisé « Exposition éclipse 1999 »avait même parcouru la France dès le mois de juin, pour sensibiliser la population. Le tout avait coûté 16 millions de francs (environ 3,7 millions d’euros) aux finances publiques.

Vingt-sept ans plus tard, aucune distribution publique n’a été mise en place. Le ministère de la Santé a seulement publié un communiqué et quelques posts sur les réseaux sociaux. Sollicitée par le journal Le Monde, l’agence Santé publique France a confirmé ne pas avoir mené de campagne grand public.

Loin d’être anecdotique, l’accès aux lunettes est un enjeu de santé publique. « [Sans montures adaptées], le plus gros risque est de se brûler la rétine, explique l’opticien valentinois. Lors de l’éclipse, la luminosité va être plus faible, et la pupille va se dilater dans l’ombre. Mais les rayonnements vont continuer d’être importants, et arriver directement sur la rétine. Ils peuvent la brûler au bout de quelques secondes. » Conséquence : une perte de vision sur certaines zones, voire totalement. En 1999, 147 personnes avaient présenté une atteinte rétinienne après l’observation de l’éclipse.

Des indignations politiques

Sur le réseau social X, Nathalie Arthaud, porte-parole du parti Lutte ouvrière, a regretté que les lunettes soient désormais payantes, contrairement à l’éclipse de 1999 — et, de surcroît, en rupture de stock. « Dans le capitalisme, il n’y a pas de petit profit », a-t-elle raillé.

« Que se passe-t-il dans notre pays pour que la santé publique ait ainsi été reléguée au second plan ? Pour qu’on ne sache plus anticiper, jusqu’à ne pas garantir à toutes et tous l’accès aux lunettes de protection ? » s’est aussi indignée Marine Tondelier, secrétaire nationale des Écologistes, dans un communiqué. La cheffe du parti vert a dénoncé une « impréparation » de l’État et un « fossé entre ceux qui [ont] pu se procurer des lunettes et les autres, très symbolique de ce quinquennat d’injustice ».

Un fossé « très symbolique de ce quinquennat d’injustice »

Les députés Arnaud Saint-Martin (La France insoumise) et Stéphane Peu (Parti communiste) avaient également déposé dès juin et juillet des questions écrites au ministère de la Santé, lui demandant s’il comptait distribuer des lunettes à la population. Sans recevoir de réponse.

Le gouvernement avait pourtant vu venir la rupture de stock puisque, comme le relève le journal Le Monde, il avait écrit le 22 juillet, dans un message d’information à destination des pharmaciens et des ophtalmologues, que « la demande en lunettes de protection [serait] vraisemblablement très forte immédiatement avant le 12 août » et que « des ruptures de stock [étaient] à prévoir ». L’État avait donc prédit la pénurie, mais sans se saisir lui-même de la question. Au risque de voir des personnes observer l’éclipse sans protection, ou avec des lunettes de mauvaise qualité, et de s’abîmer les yeux.

Justine Guitton-Boussion

Reporterre, le 12 août 2026