Vendredi 7 août, à bord d’un TGV reliant Paris à Marseille, trois jeunes pompiers multiplient les remarques sexistes, racistes et islamophobes, au point de pousser une passagère à quitter sa place. Un autre voyageur, le journaliste et écrivain Nadir Dendoune leur demande de se taire, avant de renoncer à porter plainte une fois arrivé à Marseille. Il nous livre son récit

Vendredi 7 août 2026, TGV 9 h 38, Paris-Marseille. Je suis installé au bar du train, un magazine à la main. À côté de moi, trois jeunes types, la vingtaine, pompiers, en route pour un week-end à faire la fête à Marseille. Ils s’achètent des canettes de coca, sortent une bouteille de whisky planquée dans leur sac. L’ambiance est bonne, décontractée. Sauf que très vite, leur conversation prend une tournure qui n’a plus rien de sympa.
Les filles d’abord, réduites à des culs et des seins. Puis les Noirs, avec le mot qui pue, celui qu’on n’écrit même pas en entier tellement il salit la bouche de qui le prononce. Puis une fille voilée, et cette phrase, cette image immonde, qu’un homme peut avoir sur une femme qu’il a désiré.
Sexisme, racisme, islamophobie : le tiercé gagnant de la médiocrité, servi dans un train à trois cents kilomètres heure. Juste à côté, une vieille dame, assise seule, n’avait aucun moyen de ne pas entendre. Elle a fini par ramasser ses affaires et partir, le visage fermé, dégoûtée. Dans un espace aussi petit, il n’y avait nulle part où se cacher de leurs mots.
Je lisais mon magazine. Et à un moment, on ne lit plus. On entend. Et entendre, quand on a un minimum de colonne vertébrale, ça devient insupportable.
Je me suis levé. Pas pour faire le justicier, juste pour dire le minimum syndical de la dignité humaine : dix minutes que vous crachez votre haine, allez faire ça chez vous, pas ici, pas devant tout le monde, pas devant moi. Et là, un des trois a répondu, presque sincère : « moi aussi je suis arabe. » Comme si ça effaçait ce que ses amis venaient de dire, comme si sa présence suffisait à absoudre leurs mots. Et moi, dans l’instant, j’ai pensé à autre chose. J’ai pensé que peut-être, pour être « intégré » dans ce corps de métier, dans cette caserne, dans cette fraternité virile, il fallait apprendre à fermer les yeux, à rire aux mêmes blagues, à tolérer ce que dans le fond de lui il condamnait peut-être. C’est ça, la mécanique la plus perverse : pas seulement ceux qui crachent la haine, mais celle qui oblige les autres à la subir en silence pour appartenir.
Et puis le hasard quelques minutes après avoir quitté le bar écœuré, m’a mis nez à nez avec un pote d’enfance devenu flic, planqué en civil dans ce même train, comme il y en a toujours. Il m’a proposé d’aller déposer plainte une fois arrivée à Marseille, il se chargeait d’appeler ses collègues. Mais j’ai compris qu’il avait une correspondance pour la Corse, et que ça allait lui compliquer sa journée, peut-être même lui faire rater son bateau. Les contrôleurs, eux, m’ont parlé du commissariat, des heures qu’il faudrait y passer. Alors j’ai lâché. Je n’ai pas voulu sacrifier la journée de mon ami. Et maintenant, je me dis que j’aurais dû aller jusqu’au bout, déposer cette plainte, même sans lui, même seul, même si ça devait me prendre l’après-midi.
Je les ai recroisés en descendant du TGV à notre arrivée à Marseille. Un a voulu faire une vanne, je lui ai dit de fermer sa bouche. Il a vu que je n’étais pas là pour rigoler. Ça s’est arrêté là.
Je ne suis pas sorti de ce train en héros. Je suis sorti avec des questions qui restent, lourdes, sans réponse simple. Est-ce que mon intervention les a fait réfléchir, ne serait-ce qu’une seconde, ou est-ce qu’ils ont juste attendu que je m’éloigne pour reprendre leur conversation, un peu plus bas ?
Ces trois-là vont bientôt porter un uniforme. Ils entreront dans des maisons en feu, sauveront des vies sans jamais demander la couleur de peau, le sexe ou la religion de la personne qu’ils secourent. C’est ça qui me trouble le plus. On imagine souvent le racisme et le sexisme portés par des monstres qu’on repère facilement. Mais là, ils vivaient chez des types normaux, sympas en apparence, en week-end détente avec un whisky-coca, des types qui porteront bientôt un uniforme censé représenter la confiance publique.
Et si des propos comme ceux-là se disent aujourd’hui, sans honte, dans un bar de TGV, entre futurs sauveteurs de la République, qu’est-ce que ça sera demain si Marine Le Pen accède au pouvoir ? Qu’est-ce que ça libérera, comme parole, comme permission, comme certitude d’avoir enfin le droit de dire tout haut ce qu’on chuchotait hier ?
Je n’ai pas déposé plainte. J’aurais dû. Mais j’ai ouvert ma gueule. Et parfois, c’est déjà ça, la résistance : ne pas laisser la haine voyager tranquille, ne pas la laisser croire qu’elle a toute la place. Un train, ça transporte des corps. Mais ça peut aussi, l’espace d’un instant, transporter un peu de vérité qu’on refuse d’avaler en silence. La prochaine fois, j’irai jusqu’au bout. Promis.
Nadir Dendoune
