« Que tout le monde nous rejoigne, on attend que ça »

Devant les grilles des lycées, les poubelles s’entassent. Les mots d’ordre ciblent le manque de professeurs, la vétusté des locaux ou la machine à broyer qu’est devenu Parcoursup. Les étudiants, à leur tour, commencent à se mobiliser. Pourtant, de manière sous-jacente et confuse, quelque chose de plus profond se cherche. Quelque chose comme un indice que cette colère n’est pas une simple parenthèse ou un feu de paille, mais qu’elle est la traduction hexagonale d’une angoisse mondiale. 

Si l’on dézoome, on peut observer que c’est à l’échelle mondiale qu’il se passe des choses du côté de la jeunesse. Révolte étudiante au Chili, facultés occupées en Argentine contre la saignée de Javier Milei, campements de solidarité avec la Palestine sur les campus américains, ou, plus près de chez nous, la révolte des jeunes Belges et Italiens. Les manifestations monstres en Serbie, le mouvement des cafards en Inde. La mobilisation de la génération MZ en Corée du Sud, mais aussi la place prépondérante des jeunes dans les mouvements en Espagne sur le logement, ou contre la remilitarisation en Allemagne… 

La géographie de la contestation est planétaire, tout comme celle de la répression. Et partout, sous des formes différentes, ce qui s’exprime, c’est un même refus du sacrifice exigé. Et une même certitude, implacable : ceux qui nous gouvernent ne le font pas dans l’intérêt de la jeunesse. 

On convoque souvent le souvenir de mai 68 face à ces éruptions. Trop souvent pour dénigrer ceux de 2026 avec leurs luttes trop « terre à terre », quand ceux de 1968, de Berkeley à Paris, de Prague à Mexico, se levaient contre un ordre du monde jugé mortifère, rejetant la guerre du Vietnam, l’impérialisme et le conformisme étouffant. 

C’est prendre les choses par le petit bout de la lorgnette. En réalité ces deux générations ont bien plus de points communs que l’on ne pense. Simplement, en 2026, la forme change : les codes de la pop culture remplacent le petit livre rouge. On brandit le drapeau de Luffy dans One Piece, symbole de liberté absolue, on enfile le costume de Spider-Man pour réclamer justice. Les réseaux sociaux ont mondialisé l’imaginaire contestataire, créant un langage commun de la révolte. 

Et s’ils ne pointent pas toujours du doigt avec précision le populisme néo-fasciste – cette peste brune qui, de Trump à Le Pen, de Milei à Meloni, s’attaque à la démocratie –, ne nous y trompons pas : en défendant l’école publique, en exigeant un avenir décarboné et un toit digne, cette jeunesse instruit, de fait, le procès d’un système qui détruit la planète pour enrichir démesurément une infime minorité. Leur colère, même confuse, porte en elle l’exigence absolue d’une alternative. Et c’est bien cela qui terrifie les pouvoirs en place. En France, cette journée du 13 octobre est un nouveau test, mais déjà la perspective d’un élargissement le 17 est posée. 

Et sur les réseaux sociaux, une date commence à circuler à l’échelle mondiale : utiliser le 20 novembre, journée internationale des droits de l’enfant, pour en faire le point de convergence des luttes des jeunes sur les questions climatiques, scolaires et sociales. La jeunesse du monde montre un cap. Maintenant s’engage la lutte entre ceux qui veulent l’aider à le suivre jusqu’au bout, et ceux qui veulent absolument l’en détourner, fût-ce par la force. 

Stéphane Sahuc 
Rédacteur en chef de l’Humanité