Le témoignage de Charles Juilliart 


Le témoignage de Charles Juilliart  a été recueilli à l’occasion de la réalisation des panneaux pour le trentième anniversaire de l’assassinat de Pierre Maître. Les 19 panneaux ont été réalisés à partir de ce témoignage et de ceux d’autres militants des VMC, de l’Union départementale et de l’Union locale de Reims. Le secrétaire général de l’Union locale de Reims en 1977 était André Borchini. Il est aujourd’hui un des dirigeants de l’USR de la Marne


Témoignage de Charles Juilliart  11.04.2007

Tout démarre en décembre 1976. Des centaines de salariés se plaignent auprès du syndicat CGT dans les différents fours et services des VMC. En effet, une fois de plus, les « étrennes » ou primes de fin d’année sont tronquées, voir nulles pour certains.

Les représentants syndicaux demandent des réunions au PDG, M.. Prieur qui, sans les recevoir personnellement, leur fait savoir, et à plusieurs reprises, par l’intermédiaire du sieur Balde (directeur) qu’il ne changera rien pour le moment, alors qu’il avait dit en 1971 que les travailleurs auraient le treizième mois dans les trois ans.

Plusieurs tracts sont distribués pour expliquer ce refus répété du PDG et du directeur. à force, cela finit par excéder les travailleurs et, au début du mois de mai, la décision est prise de faire des moments de grève, pour les journaliers les vendredis tous les quinze jours après-midi, pour les 2x8 en fin de poste tous les quinze jours, et pour les postés en 4x8, une heure par nuit. Après la réunion du 23 mai avec la direction et suite à son refus catégorique sur nos revendications à savoir :

- Le treizième mois pour tous basé sur 1/12ème de l’année

- L’amélioration des conditions de travail

- 5% d’augmentation tout de suite

le 24 mai, les personnels font grève massivement, et après consultation, ils décident de durcir le mouvement, notamment les postés 4 x 8 en faisant des grèves perlées, à des heures différentes pour chaque four, en début et fin de poste.

Pendant ces heures de grève, des rassemblements ont lieu. Chaque travailleur gréviste a d’ailleurs reçu une lettre en recommandé datée du 24 mai l’invitant à réfléchir aux conséquences de ces débrayages sur la bonne marche de l’entreprise. La lettre est signée de M. Prieur, directeur de l’usine.

Après trois jours de mouvements de grève, nous, principalement les délégués postés, qui passons toutes les nuits avec les grévistes, commencons à être fatigués, mais le 27 mai quelle ne fut pas notre stupeur d’apprendre que deux camarades -délégués du personnel- venaient de recevoir une lettre de mise à pied avec procédure de licenciement pour avoir usé du droit de grève et avoir entraîné leurs collègues dans l’action ! Il s’agissait de Pierre Mathieu et Daniel Nouvion (aujourd’hui disparus).

Mais la direction s’était trompée ; plutôt que de freiner l’action,  la solidarité fut immédiate.

Le syndicat distribua un tract pour appeler les travailleurs à rester unis car ce que l’on avait réussi à faire pour Henri Didion (échec à la tentative de licenciement) quelques temps auparavant, nous devions le faire pour  nos deux autres camarades.

Devant cette répression, ce harcèlement incessant et le refus de négocier de la part de la direction, un meeting de solidarité était prévu par l’Union locale de Reims et l’Union départementale de la Marne, le mercredi 1er juin 1977 à 12H30 devant les VMC. Il fut plus important qu’espéré, car ce mercredi 1er juin au matin, les forces de l’ordre (gardes mobiles en tenue de sortie sans casque) viennent faire un coup de force en ligne dès le matin, précédées d’un engin de déblaiement de l’armée pour évacuer les voitures qui bloquent l’entrée des VMC. Puis ils firent une haie d’honneur pour ceux qui voulaient entrer travailler... Quelques dizaines d’ouvriers seulement sont passés entre les gendarmes, d’autres, pourtant non grévistes, refusèrent d’aller bosser sous la protection des forces de l’ordre et cela nous remit du baume au cœur.

Vers 10 heures, les gendarmes partirent dans leurs bus stationnés un peu plus loin et nous croyions qu’ils en avaient fini avec nous !

C’était mal connaître la détermination des VMC dont, rappelons-le, l’actionnaire principal était Maurice Papon, alors ministre des Finances, qui avait donc l’ appui certain du gouvernement Barre.

Le meeting de solidarité eut bien lieu avec la présence de nombreux travailleurs rémois, mais aussi de syndicats tels que la CFDT, la FEN et des partis politiques de gauche, le PC, le PS, le PSU.

Claude Lamblin, maire communiste de Reims, Fontalirand, maire socialiste de Saint-Brice Courcelles et les secrétaires d’UL et d’UD CGT de Reims prirent la parole et nous apportèrent tous leur soutien. Puis, quand les élus furent partis, vers 14 heures, à nouveau, les gardes mobiles sur deux lignes, crosses en avant, foncèrent sur les manifestants qui étaient encore présents. Il s’ensuivit une bagarre rangée qui causa des blessés des deux côtés dont un gendarme grièvement blessé à la tête par un tire-fond et Raymond Mention, secrétaire général de l’UD CGT, blessé grièvement à une main.

Suite à ces incidents, le 2 juin, la CGT et la CFDT appellent à un débrayage d’une heure minimum et à un rassemblement à 16H30 devant la sous-préfecture. Plus de 2000 salariés sont présents pour réclamer la réintégration des deux camarades et plus de liberté syndicale dans les entreprises.

Le vendredi 3 juin, nous fermons les portes de l’entreprise et nous engageons un bras de fer avec la direction qui ne veut toujours pas négocier ni réintégrer nos deux copains.

Samedi matin, nous occupons toujours le terrain devant les VMC. L’usine est occupée et nous assurons la sécurité, notamment au niveau des fours, parce que nous sommes des gens responsables et que nous voulons sauvegarder notre outil de travail.

La journée du samedi se passe bien, barbecue et discussions en famille, même les gosses sont là, nous avons également la visite et le soutien de nombreux camarades syndicalistes ou non, qui nous demandent de ne pas lâcher car par le biais de licenciements abusifs, c’est la démocratie qui est en jeu.

Ces témoignages nous font chaud au cœur.

Vers 23 heures, certains travailleurs fatigués ainsi que les femmes et les enfants, rentrent chez eux. Heureusement !

Car une première fois, aux alentours de minuit quinze, une BX vert métallisé immatriculée 9138 BMT 75 s’arrête avant le piquet de grève et deux hommes en sortent. Nous croyions alors que c’était des copains qui passaient par là et qui venaient nous soutenir. Eh bien non, ils passent devant la porte des VMC en disant bonjour et, d’un seul coup, l’un grimpe sur le muret de la fenêtre des gardes pour arracher notre banderole et l’autre asperge Pierre Maître de gaz lacrymogène. Aussitôt des copains, dont Michel Duguet, courent derrière la voiture et lui donnent des coups de pied.

Nous rentrons dans l’usine pour prévenir le directeur, Pierre Morel, qui était de garde et appela  aussitôt la police ainsi que les pompiers. Pierre était resté dehors pour respirer et reprendre ses esprits. Je lui demandai alors si ça allait, il me répondit « ça va mieux Charly, t’inquiète pas ! « 

Pendant ce temps, des copains se sont saisis de bouts de bois, parce que si les autres revenaient,  nous leur mettrions une « danse ». C’était mal connaître la détermination de ces salauds. Ils revinrent une nouvelle fois, tous feux éteints et à vive allure, armés et nous ne le savions pas, ils tirèrent sur nous, je n’y croyais pas, on aurait dit des pétards, mais quand j’ai vu Serge Vermeulen et Raymond Richard pleins de sang et Pierre Maître, allongé au sol à mes pieds, j’ai tout de suite compris le drame qui venait de se passer.

Les pompiers, le Samu et la police arrivèrent dans les cinq minutes à peine.Ils ont même dû croiser nos agresseurs. Tout de suite, les secours se multiplièrent, on entendait crier dans tous les coins, c’était atroce. Pierre Maître avait pris une balle en pleine tête du fait qu’il était assis sur une palette, Serge deux balles dans la poitrine, une dans le bras et Raymond Richard une dans le bras. J’étais abasourdi, je ne savais plus où j’étais, quand un pompier est venu vers moi et m’a demandé si j’étais Charly. Il m’a emmené vers Serge, qui le poing levé et chantant l’Internationale, m’a dit « Allez gamin, prend la relève et ne cède rien ».

Aussitôt, l’ esprit plus clair, nous avons téléphoné à tous ceux que nous connaissions pour leur demander de prévenir l’UL et l’UD-CGT et, très tôt, le dimanche matin, à la Bourse du travail,  une centaine de camarades étaient réunis pour distribuer un tract, qu’Evelyne* avait tapé et imprimé rapidement pour être distribué dans les boîtes aux lettres des Rémois.

Dès lundi, à l’appel de la CGT, de FO, de la CFDT et de la FEN, une très grande manifestation silencieuse paralyse le centre-ville, des milliers de travailleurs (plus de 10 000) se donnent rendez-vous devant la sous-préfecture pour réclamer justice. Le 7 juin, tout le pays observe cinq minutes de silence.  Pierre Maître décèdera le 8 juin,  au moment où se tenait une réunion entre le PDG M.. Prieur et  les délégués syndicaux Jacques Fransquin, Michel Lebourcq et moi-même.

Il nous demanda d’observer une minute de silence et, après un petit quart d’heure de réunion, nous annonça qu’il nous accordait le treizième mois, 3% d’augmentation et la réintégration de nos deux camarades. Il aura donc fallu un mort et deux blessés pour qu’il satisfasse nos revendications

L’enterrement de Pierre Maître eut lieu le vendredi 10 juin devant plus de 50 000 personnes qui toutes portaient un brassard noir ou la photo de Pierre Maître sur leur poitrine. Des gens étaient venus de toute la France et des pays limitrophes, indignés par ce tragique évènement qui avait été commandité par le gouvernement et le patronat. Tous avaient la mine triste, les traits tirés, les yeux brillants de larmes, beaucoup portaient des gerbes. Après un long cortège, Bernard Collet, prêtre ouvrier CGT, verrier lui-même, officia dans la petite église Sainte-Geneviève. Le cercueil de Pierre Maître fut emmené à sa dernière demeure au cimetière de la rue de Bezannes qui était entièrement recouvert de fleurs.

Le travail reprit le lundi 13 juin aux VMC, mais la lutte était loin d’être finie…


Charles Juilliart

Délégué syndical et secrétaire adjoint à l’époque des faits


Bernard Collet, prêtre ouvrier militant CGT, verrier chez BSN

Charles Juilliart rend hommage à Pierre Maître lors de l’enterrement.

La garde funéraire de la municipalité de Reims. Devant, à droite Claude Lamblin, maire communiste de Reims.

La garde funéraire du Bureau confédéral de la CGT. On reconnaît Henri Krasucki, René Buhl et Marcel Caille

Manifestation de soutien au VMC

Devant la sous-préfecture de Reims

2 juin 2017

Le message de Jean-Claude Boulben secrétaire de l’USR 51 : devoir de mémoire

Le 2 juin devant l'ex-VMC, nous avons commémoré la 40ème année de l'assassinat de Pierre MAITRE et des blessures de Serge Vermeulen, secrétaire CGT des VMC et de Raymond Richard secrétaire CGT de BSN Reims (décédés tous deux depuis).

Nous ne devons pas oublier ce geste odieux commandé par les nervis du patronat et du gouvernement de l'époque. Le sieur Papon, ministre des finances de Giscard, beau-frère du sieur Prieur PDG de VMC, et, ne l’oublions pas, préfet de police de Paris en 1962 au moment de l'affaire Charonne.

Nous avons un devoir de mémoire et malheureusement, si nous ne prenons pas garde, cela risque de continuer. C'était la CGT qui été visé et cela persiste.

Le F.Haine continue cette politique, même si nous avons dans leur programme, des propositions qui tentent à déstabiliser nos sympathisants voire même nos militants.

Restons vigilants dans cette période de trouble et surtout ne nous trompons pas de cible

Jean-Claude Boulben

Secrétaire de l'USR CGT 51

Ancien membre du CE VMC

Hommage à Pierre Maître

Fin mai 1977, la colère gronde aux Verreries Mécaniques Champenoises à Reims. La direction -au sein de laquelle on trouve le sinistre Papon qui était alors ministre des finances de Raymond Barre- refuse de discuter des revendications salariales qui n’ont pourtant rien d’exorbitantes. Les verriers demandent le treizième mois pour tous (promis depuis des années), l’amélioration des conditions de travail et 5% d’augmentation tout de suite.

Devant une telle attitude, les salariés décident de  débrayages en journée et en nuit. L’entêtement de la direction est sans borne. Non seulement elle refuse toute négociation, mais pour tenter de casser la grève, elle sanctionne deux délégués du personnel (envoi d’une lettre de mise à pied et procédure de licenciement).

Loin de freiner l’action, cette décision met le feu aux poudres. Les ouvriers décident d’occuper l’usine.

Dans la nuit du samedi 4 au dimanche 5 juin 1977, Pierre Maître, Serge Vermeulen et Raymond Richard, militants de la CGT, sont au piquet de grève. Un commando de la CFT, syndicat fasciste (implanté dans l’usine Citroën voisine des VMC) où se côtoient des nervis du SAC de Charles Pasqua et des partis d’extrême droite attaque, armes à la main, le piquet de grève.

Pierre Maître s’effondre, une balle lui a traversé le crâne avant de faire un éclat dans le mur situé juste derrière lui. Serge Vermeulen reçoit une balle qui lui détruit la clavicule. Raymond Richard, s’écroule une balle dans son bras gauche. Pierre Maître meurt quelques heures plus tard.

Ce crime odieux va, non seulement secouer la population rémoise, mais la France  entière.

C’était il y a 40 ans et dans la mémoire des témoins de cette tragédie, le film de ces événements est toujours aussi présent et douloureux, comme une plaie béante qui ne se refermera jamais.

Pour commémorer le 30e anniversaire de l’assassinat de Pierre Maître, le Comité Régional CGT Champagne-Ardenne et son Institut d’histoire sociale* ont réalisé une exposition en dix-neuf panneaux qui a été présentée lors d’une initiative publique à la Médiathèque de Reims. Cette exposition a bénéficié de l’apport de militants des VMC, des UL de Reims et de l’UD-CGT de la Marne. Elle reprend des documents d’époque qui pour l’essentiel sont en noir et blanc comme un deuil qui ne peut se faire. Pour nous rappeler aussi que des militants syndicaux luttant pour leur dignité et celle de leurs collègues ont droit au « plus jamais cela ! ».

Les auteurs de l’exposition ont pris le parti d’illustrer le témoignage vécu de Charles Juilliart, qu’il a écrit et lu le 11 avril 2007 avec l’émotion ressentie de cette époque toujours présente. Les dix-neuf panneaux seront visibles le 5 juin sur le site de notre syndicat.


  1. *Le Comité Régional était dirigé en 2007 par François Claverie. Richard Vaillant, ancien secrétaire du Comité régional et Michel Dehu présidaient l’Institut d’histoire sociale de Champagne-Ardenne et ont réalisé cette expo avec le concours des militants des VMC et du Comité Régional de l’époque.

Article paru dans le Journal du retraité de Chaumont.