This land is your land


Le sens des choses parfois nous échappe. Prenez le parc national, projet si mesquin qu'il faut refuser de lui donner de la majuscule. Que nous a-t-on mis en tête ? Que fait-on miroiter ? Et quel malin nous a, à ce point aveuglés, que nous restions imperméables à cette magnifique ambition économique, culturelle, scientifique et, argument suprême, écologique, paraît-il ?

Il s'agit de retrouver la forêt première, primale ai-je entendu dire. La forêt comme on ne peut même pas l'imaginer ! La forêt des tyrannosaures et des diplodocus. Bon sang, ça avait de l'allure. Ça se bouffait entre eux, ça s'étripait beaucoup. Rien n'a changé. Nous sommes toujours dans notre paléolithique antérieur. L'homme est un loup pour l'homme.

Pourtant, je l'aime cette forêt “civilisée” où j'allais -et vais encore- me perdre depuis plus de cinquante ans. Lieux magiques. Lieux magnétiques. Avec les potes, minots, on allait  au Corgebin, puis, on s'est éloigné de ces arbres soudain trop essartés, trop alignés, en route  vers Semoutiers, puis Richebourg et nos chemins ont bifurqué, les uns vers Arc, les autres vers Châteauvillain. Ainsi va la vie, de chêne en roseau, de fleur de coucou en pâquerette, de girolle en cèpe ; d'une mare à grenouilles à l'image d'une biche dressée, aux aguets, prête à franchir la route forestière.

On me dit aujourd'hui que c'en est fini de la cueillette des jaunottes, que je n'ai rien compris à l'intérêt supérieur de la Haute-Marne qui dépérit de l'indifférence de lourdauds comme moi. Et ceux qui ont fichu en l'air l'économie d'ici, les marchands d'ouvriers partis vers des cieux plus cléments à leurs dividendes, ceux qui se sont tus quand les notables locaux ont détruit le quartier “primal” de notre capitale ; des noms à vous couper le cœur : cour des Trois Rois, cour du Billard… Ceux qui se sont aplatis devant tous les énarques de préfecture venus en missionnaires civiliser les aborigènes, ceux-là nous tiennent la dragée haute, pérorent et rotent à qui mieux mieux et je vous prie, il faut nécessairement les écouter. Allons, ce sont les nouveaux baronets de ce fief en agonie. Ils détiennent quelque chose que nous n'aurons jamais, le mépris pour les gens de peu. Et ils parlent de nos hêtres comme ils le font des déchets nucléaires. Même matière, matière financière...

Vous connaissez Woodie Guthrie, chanteur folk, protest singer, progressiste américain ? Il avait écrit sur sa  guitare “Cette machine tue les fascistes” ?  Woodie Guthrie chantait devant les usines pour soutenir les  grèves, il chantait dans les fermes pour soulager la peine. Écoutons This land is your land : Ce pays est ton pays, ce pays est mon pays/De la forêt de séquoias, aux eaux du Gulf Stream...

Allons mes amis, il nous faut un drapeau, une banderole(!), un hymne : Cette forêt est ta forêt, cette forêt est ma forêt, des pierres, des vieilles pierres du donjon au tumulte des eaux mêlées de l'Aube et de l'Aujon.

Oui, cette forêt est à nous car cette forêt est en nous. Elle n'est ni à l'état dissout (j'allais écrire dissolu !) dans le renoncement et le mensonge, ni à ces maires qui croient leur pouvoir octroyé de droit divin pas plus à ceux qui pensent qu'un oui suffirait à l'abandon.

Chers pedzouilles de Haute-Marne et de Côte-d'Or, chantons : Cette forêt est ta forêt, Cette forêt est ma forêt. g


R.R


27 novembre 2014