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Semaine ordinaire d’une femme en 2022, en France

Lundi dernier, une copine me parle de sa fille : «C’est un vrai garçon manqué !»
Chère amie, les garçons manqués, ça n’existe pas. Il existe des petites filles pleines d’énergie, sans peur et parfois même turbulentes. Eh bien qu’elles le restent ! Parce qu’il leur en faudra du courage pour affronter tous les combats qui se présenteront à elles au cours de leur vie.

Mardi, ma colocataire m’a dit : «Je ne porterai pas de short avec le body pour sortir. Ça va faire fille-facile».
Chère coloc, il n’existe pas davantage de filles-faciles. Certains procès d’intention sont exclusivement féminins. D’autres procès, toujours sommaires ceux-là, condamnent nos sœurs à la prison ou au fouet parce qu’elles osent retirer leur voile en public. Chère coloc, ta condamnation à toi, tu l’as héritée d’une construction sociale et d’un conditionnement pluriséculaires. Affranchis-toi de la pensée de ta mamie, porte ton short, va danser et finis la nuit comme tu le désires. Tu en as le droit.

Mercredi, sur une application de rencontres, un homme m’a écrit : «Toi, je sens que tu as besoin d’un homme fort, viril, qui te protège. (…) Tu es féminine ? Tu portes des talons ? Tu te maquilles ?»
Cher monsieur, je réitère ici ce que je t’ai répondu avant que tu ne me bloques de la conversation. Je ne situe pas la virilité à ta capacité à me protéger. Pourquoi ? Parce que je n’ai pas besoin que tu me protèges. Ce dont j’ai besoin, c’est que tu me respectes ! C’est que tu ne me considères pas comme une personne fragile, vulnérable, inférieure à toi. Je ne suis pas le faire-valoir de ta présumée puissance. Je suis ton égale, avec ou sans talons et maquillage.

Jeudi, à la table d’à-côté, dans un restaurant bragard, des hommes devisaient entre eux quand soudain : «Les Ukrainiennes, je te le dis, elles sont trop bonnes. Les Russes aussi d’ailleurs, y’a pas de différence. Moi, ça ne me dérange pas qu’elles arrivent en France entre copines.»
Cher gros beauf, je n’ai rien trouvé à te dire sur le moment parce que je mettais toute mon énergie à me contenir. Ukrainiennes, Russes, Afghanes, Tchétchènes, Erythréennes, Syriennes, Irakiennes… ne fuient pas leur vie pour nourrir tes fantasmes. Toi et moi pouvons mettre une chose sur un pied d’égalité : ton indécence et ma souffrance à l’égard de ces femmes, d’où qu’elles viennent, quelle que soit leur nationalité, leur couleur de peau, leur guerre.
Cher gros beauf, je n’éprouve aucune haine envers les hommes mais tu m’as mise en colère et je t’en veux. Et c’est mon droit.

Vendredi, ma maman m’a confié : «Moi, quand j’étais jeune, on passait près d’un chantier, les ouvriers nous sifflaient, c’était normal. J’aurais eu peur s’ils avaient été à deux mètres. Mais sur leur échafaudage, on ne disait rien, c’était comme ça.»
Chère maman, tu n’avais pas à être sifflée, même il y a 40 ans. Tu n’avais pas à te sentir rassurée uniquement parce qu’ils n’étaient pas à proximité directe. L’espace public t’appartenait autant qu’à eux. Non, nous ne nous sentons pas honorées d’être sifflée, pas flattées d’être accostées dans la rue. J’irai même plus loin : les considérations libidino-esthétiques des inconnus nous crispent. Parfois, ce dont l’on a besoin, c’est uniquement d’une baguette de pain. Et pouvoir aller l’acheter en toute tranquillité, c’est notre droit.

Enfin, samedi, sur le marché de Chaumont, une maman s’adressait à son fils de 4/5 ans : «Arrête de pleurer comme une fille !»
Chère madame, les filles n’ont pas le monopole des larmes, quand bien même elles s’appelleraient Madeleine. Les petits garçons ont le droit d’être sensibles et de pleurer. Et l’on va encore dire que j’exagère mais les hommes aussi ont le droit de pleurer. Ils en ont le droit.

Les hommes peuvent, avec nous, pleurer sur les femmes affamées au Yémen, opprimées en Iran, stérilisées de force dans des camps en Chine, mariées de force à leur violeur en Jordanie, condamnées à 50 ans de prison pour avoir avorté au Salvador.
Les hommes peuvent, avec nous, pleurer pour toutes les femmes harcelées, humiliées, asservies, battues, violées, tuées partout dans le monde.
Ils peuvent, avec nous, s’indigner, dénoncer, être en colère, militer, être épuisés, vouloir abandonner puis repartir au combat. Comme nous, ils en ont le droit. Et ensemble, nous avons le devoir de défendre nos acquis, de nous battre pour obtenir plus de justice, pour ne plus être invisibles dans certains domaines.

Nous ne voulons plus des rôles subalternes de la société. L’égalité que nous réclamons, ce n’est pas une question de date-symbole dans le calendrier, pas un concept, pas une utopie. L’égalité, c’est un droit sauf qu’en 2022, nous ne l’avons toujours pas. Alors notre devoir, c’est de continuer à lutter et ça, c’est l’affaire de toutes… et de tous.

 

Marine Té